lundi 19 janvier 2015


 LE PALAIS  DES BEAUX-ARTS DE LILLE  (suite)

 
L'EX-VOTO. Louis-Ulysse BUTIN

 
Me frappe tout de suite, dans cette grande toile naturaliste, le modèle réduit de bateau, que tient une jeune femme... La présence d'une maquette, dans la peinture sociale de la fin du XIXe, est chose rare... Est-ce un modèle naviguant, comme le nomment aujourd'hui les modélistes ? En ce cas, pourquoi le monter vers une chapelle, ce que laisse supposer le cierge tendu en tête de procession,  plutôt que le porter à la mer ? Au lieu de m'avancer vers le cartouche de titre, qui contient sans doute quelque éclaircissement mais dont la lecture fera esquive à ce que me tend d'emblée la toile, je m'avance vers la jeune femme au modèle réduit...


Ce petit bateau de pêche est magnifique. L'adolescente le porte avec timidité mais confiance, tels ces enfants chargés de leur gros voilier loué, qui marchent à la mise à l'eau dans le Jardin du Luxembourg... Curieuse toile, affichée dans l'austère plutôt que dans le ludique, mais qui campe de plain-regard un somptueux jouet  d'une belle précision de détails ; elle me met, en tant que visiteur adulte, en porte-à-faux, me convoque entre deux âges...
 

Je ne suis plus le révérant fureteur qui glisse en silence devant des œuvres de musée, mais le garçon joueur jouissant en vitrine d'un petit simulacre parfait de bateau de pêche, tout pimpant de rubans de baptême dans ses mats...
Mais voici, cependant : bien avant que m’intéresse toute peinture, existait d'abord pour moi le contact enfantin avec la maquette, le jouet ; ces dispositifs, mais en réduction, du monde adulte. Sans doute le jouet est-il notre première approche de l’œuvre d’art, au fond. Le modèle réduit est un simulacre jouissif, à notre œil et à notre main, d’une chose plus grande du monde réel, plus grande mais presque intouchable. Par cette réduction propre au génie du jouet, le jeu d’échelle permet l’appropriation ductile des figures du monde : êtres, objets, véhicules... Ainsi, aujourd'hui, cette scène de bord de mer, où une jeune femme tient une maquette de voilier plus fine que tout jouet de ma connaissance, m’assure que la peinture est le pas adulte naturel d’une approche du monde ouverte par mon train électrique...
 
 
C'est donc lui l’Ex-voto, qu'indique le titre sur lequel maintenant je lorgne ? Ce jouet, et non quelque tablette peinte ? Un simulacre en volume, non une représentation plane ? Lorsque j'ai rencontré cette toile pour la première fois, je m'en souviens, je ne connaissais, en fait d'ex-voto, que des images plates : ces huiles sur bois, voire ces photographies, déposées auprès d'une statue de saint, à l'issue d'un vœu fait devant lui et qu'il aurait exaucé, si j'en crois le Merci des légendes. J'étais dans l'ignorance de l'ex-voto marin, cet objet apporté devant le saint ou la protectrice (j'ai vu depuis les bateaux suspendus dans Notre-Dame de la Garde, à Marseille) comme un véritable simulacre en trois dimensions...

Cette fois donc, à Lille, je reviens moi-même en tant qu'ex-voto devant ce tableau, et en toute connaissance de cause.  Ainsi, le dépôt de ce modèle magnifique qui fait mémoire d’un vœu, comment ne pas le voir maintenant irradier toute la scène de son dispositif d’offrande ? La procession de ce village de pêcheurs vers l'église tout en haut du port devient une sorte de crèche bretonne... C'est tout un mouvement de santons qui me semble apporter, vers une chapelle marine l'offrande d'un petit bateau, tout comme dans les pastorales de Provence des bergers processionnent vers l'autel un petit agneau... Alors je me livre à la profondeur du champ, qui m'indique le port, et je vois monter la suite du cortège, femmes des marins, familles entières ; ce port qui est assez loin, finalement, et que voilà en ce moment à marée basse...

 
L'Ex-voto. Louis-Ulysse Butin. Palais des Beaux-Arts de Lille.
 


 

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